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Dans la publication précédente, nous avons découvert comment Oncle Luciano a su éclairer son neveu « petit Max » à la suite de sa question « Psy c’est quoi ? ».

Luciano accompagne ici son épouse Stella qui vient de mettre au monde leur fille Ariane. Stella vit la joie de la sublime rencontre… mais étonnamment elle fait en même temps le deuil d’une proximité exceptionnelle. Une situation post partum surprenante souvent si mal comprise, tant concernant la maman, que concernant son enfant.

La connivence entre Luciano et Stella sera salutaire, sans pour autant que tout ne puisse être explicité. Comment se fait-il qu’une indéfinissable tristesse porte une ombre sur cette joie extraordinaire. Sans doute s’agit-il d’une expression de la Vie qui manifeste discrètement ici sa source la plus profonde.

Aquarelle de Thierry Tournebise (1986)

Stella et Luciano

Retour

Dans les bras l’un de l’autre, tellement heureux de se retrouver :

« Tu as passé deux belles semaines ? »

« Oui, même si ça n’a pas été de bon cœur de te laisser si longtemps. Mais
cette opportunité de marcher avec mes deux meilleures amies sur le chemin
de Compostelle était vraiment à ne pas manquer, même si ce n’était que deux
semaines. D’après ce que tu m’as dit, cela t’a permis d’exceptionnels échanges
avec notre petit Maxou ! »

« Oui nous avons eu nous aussi de belles opportunités ! Je suis heureux que tu
aies pu vivre les tiennes. Qu’est-ce qui t’a le plus touché dans cette expérience ? »

« Tu sais que ce n’est pas la dimension religieuse qui m’a motivée, même si
je la respecte profondément… Nous retrouver toutes les trois dans cette
proximité avec la nature, ces découvertes, ces fins de journées où nous étions
chaleureusement accueillis dans des gîtes par des personnes motivées et
bienveillantes… c’était plein de quelque chose de très touchant qui
nous a vraiment nourries existentiellement. »

« Super. De mon côté, pas trop de marche, mais aussi un grand voyage avec Max.
Nous avons parcouru ˝toute˝ la psycho, mais à la mesure d’un enfant de 5 ans !
Il m’a demandé « Psy c’est quoi ? » car avait entendu sa mère dire au cours d’un repas
qu’elle aimerait trouver un bon psy. »

« Incroyable qu’il t’ait posé une telle question ! »

« Oui, ce qui l’a motivé c’est qu’il a vu sa mère en parler en ayant un peu de tristesse
dans son regard ! »

Luc le lui avait déjà évoqué au téléphone, mais à son retour, Stella eut le bonheur d’entendre son mari lui conter plus en détail cette magnifique aventure, tout en constatant combien p’tit Max en était comblé et devenait de plus en plus « un grand Maxime ».

Un élan de maternité

Les jours passent. Un sujet, souvent déjà abordé, revient dans la conversation :

« Depuis que ma sœur Cathy (Catharina) a été enceinte de Max, je ne cesse de
penser que chez nous aussi un enfant pourrait venir honorer notre amour. Depuis
que Max est né, et en plus avec l’échange que vous avez eu, c’est encore plus fort.
Surtout que j’y pense déjà depuis 5 ans ! »

« C’est vrai qu’il y a 5 ans c’était sans doute un peu tôt. Mais à force d’attendre ça
pourrait devenir un peu tard ! Ce serait un bel accomplissement pour toi et pour nous.
Tu y penses beaucoup !? »

« Oui, c’est comme si la Vie me le demandait avec insistance…
je ne peux m‘y soustraire, c’est très fort. Et toi ? »

« Pour moi, c’est moins impérieux que pour toi, mais je trouve que tu as tout à fait
raison. En plus j’ai à cœur d’aller vers ce qui te semble juste. Désolé de ne pas avoir
la même flamme que toi à ce sujet, mais je sens tout de même beaucoup de chaleur
à l’idée de cet accueil d’un nouvel Être au monde parmi nous. »

La décision ne vient pas toute seule, mais de plus en plus ouverts à cette éventualité, ils relâchent plus ou moins volontairement leur vigilance contraceptive. C’est un peu comme s’ils ouvraient déjà la porte à cette naissance qui viendrait témoigner de leur lumineuse union. De son côté, c’est comme si Stella « entendait » déjà leur futur enfant les « appeler » pour qu’ils lui ouvrent la porte du monde.

La sensibilité de Luciano et de Stella

Luc est à l’écoute de Stella. Elle ne se sent pas seule avec ses subtiles ressentis. Pourtant il lui est souvent difficile de les exprimer, non pas pour les garder secrets, ni parce qu’il ne saurait pas les entendre, mais juste parce qu’il est difficile de trouver les mots.

Luc, qui a su partager de grandes subtilités avec p’tit Max, saura-t-il en faire autant avec sa femme ? Tous deux sont très sensibles, très ouverts à cette délicate rencontre, tant de soi, que de l’autre… que de la Vie. Pourtant, il se joue ici quelque chose qui les dépasse tous les deux. Alors ils y vont par tâtonnements. Ils découvrent un nouveau pan de l’existence qu’ils n’envisageaient pas jusque-là avec ce regard si intime. Ce qu’ils découvrent se situe bien au-delà de ce qu’on peut savoir avec sa tête. Cela échappe à ce que notre intellect est capable d’élaborer. Comme si nous connaissions déjà quelque chose dont nous ne savons rien ! Quelque chose de familier, qui échappe néanmoins à notre réflexion.

Alors les mots se bousculent, se cherchent, les idées se déploiement en métaphores plus ou moins fructueuses, pour tenter de rendre compte de ce dont nous avons un aperçu si flou mais aussi si intense et si profond.

« Tu sais, c’est comme si cet enfant m’appelait déjà »

« Tu sembles vraiment très touchée par cet appel !? »

« C’est comme si la Vie n’en pouvait plus qu’on la fasse attendre »

« Alors ce n’est pas seulement cet enfant qui appelle, c’est la Vie !? »

« Oui, c’est bien plus vaste ! »

« Est-ce comme un appel ou comme une invitation ? »

« Je ne sais même pas si c’est nous qui devons l’inviter, ou si c’est
elle qui nous invite. »

La grossesse

Révélation

Un beau matin Stella se sent différente. Serait-elle enceinte ? C’est comme si la Vie était venue la rencontrer. Ce n’est qu’une impression… celle-ci sera confirmée par le traditionnel test de grossesse. Cela l’invite alors à être à l’écoute de ses ressentis avec encore plus d’assurance.

« Ça y est… c’est arrivé ! »

« Oups ! Je ne m’y attendais pas si tôt. »

« Tu n’es pas content ? »

« Si, juste surpris. Entre le fait de le souhaiter, de façon plus ou moins floue,
et le fait que ça arrive, ça ne fait pas la même chose. »

« Sans doute je l’attendais plus que toi ! »

« C’est vrai. Aussi proches que nous soyons, nous n’avons pas le même ressenti… »

« En fait, je ne sais pas trop comment partager ce que j’éprouve car
moi-même ça me dépasse un peu ! C’est curieux qu’étant si proches nos
vécus ne soient pas les mêmes »

« C’est vrai que c’est étonnant. Ça ne se devine pas. Nous devons le partager pour
le découvrir. Savoir le dire… et savoir l’entendre… et même savoir nous le demander
car nous ne pensons pas forcément à nous le dire. Alors pour toi, que se passe-t-il en
toi avec cette découverte de notre enfant qui apparaît en toi ? »

« C’est comme un accomplissement ! »

« Si fort que ça !? »

« Sans doute plus que ça ! »

« Au-delà de ce qu’on peut dire ! Grâce à toi je me sens profondément touché
aussi. C’est comme une intuition de ce que tu éprouves qui vient résonner en moi.
Tu es resplendissante avec cette Vie qui nous rejoint ! »

Tous les deux en larmes de joie, profondément touchés, s’enlacent tendrement. Ils savourent cet instant de grâce.

« C’est tellement fort. Même si je viens juste d’en avoir la confirmation, je le
sentais déjà. C’est comme si une inexplicable proximité nous unissait déjà…
comment est-ce possible !? C’est tellement délicieux ! »

Blessure de Cathy

Puis, devant cette dimension inattendue, Stella comprend soudain quelque chose de plus profond concernant sa sœur Cathy. Loin d’assombrir son cœur, cela la rapproche encore plus d’elle.

« Tu sais, quand deux ans après avoir accouché de son Maxou, Cathy a fait une
fausse couche : nous avons tous entendu sa peine… mais nous n’en avons pas pris
la mesure. Cette Vie existait déjà en elle profondément, et sa blessure devait
être incommensurable. »

Stella en est touchée et se promet d’entendre différemment sa sœur le jour où elle abordera de nouveau ce sujet. Il est bien évident que des phrases du genre : « Mais c’était juste au début, ce n’était pas encore un enfant ! » – « Tu en auras un autre » – « C’est la nature qui fait son travail, probablement n’était-il pas viable »… de telles phrases, loin de rassurer viennent ajouter à la blessure. Elles sont le fruit du dénuement dans lequel se trouvent les interlocuteurs face à celle qui vit une telle chose. Alors ils tentent de minimiser, de faire disparaître… espérant ainsi apaiser ou consoler.

Mais il n’en est rien, ça Stella le comprend soudain encore plus profondément. La paix ne peut venir que d’une pleine validation de cet Être en devenir. Sinon c’est comme le faire disparaître une seconde fois.

« Combien de femmes ayant eu une fausse couche n’ont pas été entendues dans
cette subtilité ? Et pire encore, celles qui doivent hélas vivre une interruption
thérapeutique de grossesse non plus ! En plus… là c’est planifié !  Même dans les
IVG pleinement choisie… j’ai rencontré combien de femmes en être tellement blessées,
même si c’est un choix… et finalement jamais entendues. Que ce soit possible est
une avancée, mais l’écoute qui accompagne cette circonstance mériterait d’être
revisitée ! »

« Ben dis-donc… tu as pensé à tout ça !? »

« Oui, c’est comme si la Vie prenait soudain une nouvelle dimension. »

« Effectivement, nous n’avions pas cette subtilité pour accompagner ta sœur.
Même si nous ne sommes pas tombés dans le piège de tenter de la rassurer, nous
n’avons pas été adroits, car nous avons surtout pensé à elle, sans penser à cet
enfant dont elle vivait le deuil et dont elle avait besoin qu’il existe plus afin
que le manque en soit moins cruel.

Qu’il s’agisse d’une fausse couche, d’une interruption thérapeutique de grossesse ou
même d’une IVG… nier l’existence de l’enfant ne peut apaiser la douleur de la mère,
bien au contraire ! Donner pleinement sa place à cet enfant permet d’en accompagner
le deuil avec bien plus de justesse et il en résulte rapidement plus de paix. On ne peut
réaliser ce cheminement si personne ne considère qu’il existe ! Si non seulement il n’est
plus là physiquement, et qu’en plus on l’a fait disparaître psychiquement, alors c’est
comme un double deuil !… et le second deuil, lui, ne guérit pas. »

« Je me sens proche de toutes ces femmes. C’est sans doute peu de chose, mais
je pense avec beaucoup de tendresse à elles et à cet enfant qu’elles n’ont plus. »

Luc et Stella viennent aussi au monde

Tout cela lui traverse l’esprit, qui s’ouvre à une nouvelle dimension. C’est pour elle comme si elle se sentait encore plus proche de la Vie et surtout de cet Être avec qui, en elle, elle va partager les neuf prochains mois.

« J’ai accompagné pas mal de personnes, mais c’est comme si là, toi et lui,
me montriez une dimension que je n’avais jamais pu approcher ni saisir. J’en
avais juste une idée… mais ce n’est pas la même chose !

« Cet enfant qui rejoint notre existence nous offre déjà beaucoup. À peine
arrivée nous lui devons déjà une belle ouverture de conscience ! »

« En plus nous avons la chance de le partager et nous nous sentons déjà pleinement
tous les trois ! À peine apparu dans notre vie, notre enfant nous sensibilise déjà à plein
de nuances que nous ne connaissions pas. Il est source de quelque chose de nouveau
en nous. Il contribue déjà à enrichir notre regard sur la Vie.

« Finalement on ne sait plus si c’est nous qui l’accueillons, ou si c’est lui qui
nous accueille ! En tout cas il participe déjà à notre maturité, un peu comme
si lui aussi nous mettait au monde ! ».

Ce début de grossesse suit son cours. Luc et Stella cheminent de découvertes en découvertes. Une nouvelle vie s’offre à eux.

Enfin pouvoir la nommer

L’intuition de Stella était qu’il s’agissait d’une fille.  Mais les intuitions ne sont que des intuitions !  L’échographie le confirma et ce fut l’occasion de mieux poser le prénom que Luc et Stella envisageait déjà : Ariane.

Peut-être à cause du fameux fil qui permet de retrouver l’issue. Peut-être à cause de ce qu’inventa la Nasa pour visiter l’espace.  Ou encore peut-être inconsciemment pour ce que véhicule son étymologie grecque « Ariádnê » signifiant « sacré ».

En tout cas, ce prénom sonnait juste pour tous les deux.

« Je peux déjà m’adresser à elle en la nommant ! »

« Oh, oui. C’est vraiment touchant ! »

« J’ai envie d’écouter des musiques qui lui plaisent, de goûter des saveurs qui lui
font du bien, de me trouver dans des lieux qui lui montrent la beauté du monde ! »

« Oui, moi aussi j’ai envie de lui proposer l’environnement le plus accueillant
possible. J’ai bien conscience que dans le monde il existe tellement de situations
douloureuses, trop fréquentes et pour trop de gens. C’est comme si, en offrant cette
délicatesse à Ariane, nous apportions une modeste contribution à plus de paix…
c’est sans doute un peu mégalo de penser une telle chose… pourtant c’est comme
si Ariane s’en réjouissait déjà. Sans doute sommes-nous en train de fantasmer tout
cela… mais c’est éprouvé comme un vécu quasi tangible. »

« Peu importe. Nous le ressentons. Nous sommes proches d’Ariane, et tous les trois
nous sommes ainsi pleinement au monde… et certainement un peu plus qu’avant ! »

Luc de plus en plus proche

Luc est déjà très proche de Stella, mais il s’aperçoit qu’il peut aussi s’adresser à Ariane. Le matin, aussitôt après avoir dit bonjour à sa femme il demande à Ariane :

« Tu as passé une bonne nuit ? »

Le soir au coucher :

« Je te souhaite un sommeil empli de paix »

Il lui parle comme si elle pouvait répondre. Il s’établit entre elle et lui une sorte de connivence. Chaque situation est une opportunité de lui offrir toute sa place.

Il est aussi en connivence avec Stella qui, à chaque instant, entoure leur enfant de tout son amour. Il joint fréquemment le toucher à la parole, posant délicatement sa main sur cet espace sacré.

« Sa présence vient remplir notre vie. C’est tellement touchant qu’elle soit en
toi et que je puisse déjà la rencontrer. Quand je pose ma main sur ton ventre,
elle me répond par quelques mouvements grâce auxquels elle me rejoint. »

« Rien que le fait que tu entres dans la pièce, je la sens réagir à ta présence.
Bien sûr, il est difficile de dire qui d’elle ou de moi réagit la première et si ce
n’est pas ma réaction qui provoque la sienne. »

« Peut-être avons-nous tendance à idéaliser les échanges que nous avons avec
elle, mais il s’en dégage une telle douceur. C’est comme si elle pouvait déjà être
en interaction avec le monde dans lequel elle va naître. Qu’est-ce que tu en penses ? »

« Finalement ces neuf mois sont une belle transition avant d’arriver parmi nous.
Elle découvrira tellement de choses et de gens ! (pense-elle à voix haute). 
Cette transition est une belle façon de la préparer à tous ces événements et

toutes ces rencontres à venir. Mais c’est aussi une belle transition pour nous
et surtout pour moi, car je sens que j’aime bien qu’elle soit là… »

« C’est comme une nécessite de goûter pleinement ça !? »

« Oui, une indéfinissable connivence, comme si elle me soufflait un peu de cet
air d’un monde qui ne m’est pas inconnu… et que là je retrouve. C’est bon de
respirer à nouveau cet air pur. »

« C’est vrai que cette présence d’Ariane est un peu spéciale. Nous savourons
une intimité qui ne sera pas de même nature quand elle sera née. Pour toi
c’est particulièrement intense !? »

« Elle est déjà tellement là que c’est comme si elle nous montrait déjà des
choses sur l’existence. Je ne sais si c’est elle qui nous les montre, mais du
fait de sa présence je le ressens très fort. »

« En fait, sa naissance est profondément espérée, mais en même temps du
fait de ce moment de grâce que nous vivons… sommes-nous prêts à passer à la suite ? »

« En ce qui me concerne, je n’en suis pas sûre… même si je sais vraiment
qu’il faudra bien qu’elle aille vers sa vie… quelle naisse… ».

Plus le temps passe, plus l’espace devient exigu. La naissance devient une nécessité absolue… mais comment cette nouvelle étape sera vécue par Ariane et par Stella ?

Il semble hélas qu’Ariane ne se positionne pas suffisamment bas pour préparer sa venue au monde. Heureusement, une praticienne en haptonomie, qu’ils consultent tous les trois depuis quelques mois pour préparer le grand moment, a la bonne idée de formuler chaleureusement à Stella :

« C’est bon de l’avoir près du cœur !? »

Elle le formule avec une grande douceur, en pleine reconnaissance de cette proximité essentielle. Puis elle accompagne un délicat échange entre Luc, Ariane et Stella… avec une infinie délicatesse verbale et tactile. Il en résulte une profonde rencontre entre tous les trois. Juste un peu plus qu’avant, et cela rend alors la naissance bien plus aisée à envisager. L’ayant encore mieux rencontrée, la distance que représentera sa naissance ne les sépare plus, elle est bien moins inquiétante. Et c’est savoureux pour les trois.

L’arrivée au monde

L’aventure de venir au monde

Le jour de la venue au monde arrive. Ariane et Stella ont la chance que tout se passe de la meilleure façon possible. Pourtant, en dépit de cette magnifique préparation, Stella se surprend à penser :

« Ariane, je ne sais pas si je suis prête à ce que tu quittes déjà ce lieu où
pendant neuf mois nous avons vécu cette intimité exceptionnelle ! »

Mais elle n’a pas le temps de s’appesantir sur ce ressenti.  Elle sent surtout un irrépressible besoin qu’Ariane vienne montrer le bout de son nez. Finalement, l’espace commence à manquer et il n’y a plus le choix… plus l’agrément de quelques douleurs assez violentes… ça motive pour qu’elle sorte enfin de son nid… d’ailleurs elle entend la sage-femme lui dire :

« Elle est presque là. Allez-y. Poussez ! »

Celle-ci le dit d’une voix douce, mais ferme, avec l’assurance d’une personne qui connaît bien son métier et pour qui cette situation est habituelle. Jamais surprise, mais toujours émerveillée et pleine d’attention, tant envers la maman qu’envers l’enfant, elle est remarquable.

« …***…. »

Puis Ariane surgit. Pousse un cri généreux à son arrivée. Première respiration. Stella goûte la délicieuse sensation d’avoir Ariane tout contre elle. Stella reprend son souffle, récupère de son effort gigantesque. Elle la caresse, lui murmure des mots d’amour. Luc se joint à elle en un inoubliable moment !

« Ouf… magnifique… Bienvenue Ariane ! On s’est bien
débrouillées toutes les deux… qu’en penses-tu ? »

Puis Stella murmure une berceuse qu’elle chantait déjà pendant la grossesse.

« Vous avez accompli une œuvre exceptionnelle. Je me sens tellement
fier de vous et tellement heureux que nous soyons là tous les trois. »

Ils dégustent ce moment d’extase, tentant de ne rien en manquer.

Pourtant difficile d’imaginer le drame qui se joue et qui va revenir à la surface un ou deux jours plus tard. Un drame bien au-delà des difficultés d’accouchement, auxquelles la médecine sait magnifiquement répondre grâce à sa technicité. Ce drame-là, la médecine n’en est pas experte ! Ce drame, c’est le fait de quitter cette intimité exceptionnelle… intimité qui semblait apaiser une nostalgie tellement profonde, sans doute ancestrale, ou même d’une autre nature.

Voilà deux jours que Stella a accouché et une sorte de tristesse l’envahit. Cette tristesse se mêle au bonheur (de voir enfin Ariane) et au soulagement (car ça commençait à faire un peu lourd et volumineux). Le bonheur et la tristesse en même temps. Presque comme si, au fond, en dépit de la justesse de la praticienne en haptonomie, elle avait tenté de la retenir un peu…

Une nouvelle rencontre

Luc laisse échapper avec émerveillement :

« Bienvenue Ariane, c’est magnifique de t’accueillir parmi nous. »

Suivi d’un élan profond envers Stella :

« Merci mon amour de l’avoir accompagnée jusqu’à nous. »

Stella reçoit avec bonheur la joie de Luc, mais en son for intérieur elle sent comme le parfum d’une indéfinissable tristesse qui côtoie son immense bonheur d’avoir enfin contre elle sa fille bien aimée. Elle se dit avec étonnement :

« Je me sens infiniment heureuse… et en même temps une étrange
et indicible tristesse plane en moi ! »

Elle se garde bien de parler de cette discrète tristesse, car elle semble tellement décalée par rapport à cet heureux événement. Il est probable que ce ne soit pas si important… de toute façon personne ne semble disposé à entendre une telle chose.

Elle goûte alors le bonheur de sentir Ariane contre elle :

« Elle est belle ! »

Puis elle lui offre le chaleureux contact de sa main, alors que Luc fait de même. Tout cela devient tellement concret. Ils tentent de recréer cette intimité prénatale, mais ils doivent faire l’apprentissage d’une nouveauté : ils sont tous les trois pleins d’amour les uns envers les autres, mais ils sont distincts et c’est comme si quelque chose leur échappait, sans qu’ils ne sachent de quoi il s’agit.

Le bonheur qui accompagne cet événement est tellement grand que toutes ces nuances deviennent discrètes, quasi invisibles. D’autant plus que désormais, de l’autre côté du bonheur, s’ajoutent des tâches bien concrètes. Ariane a besoin de manger, de dormir, d’être choyée, de recevoir des bains et des changes au fil de la journée. Fatigués ou pas, il leur faut assurer. Il arrive même à Ariane de pleurer avec insistance sans qu’il soit aisé de comprendre pourquoi.

La tentation est grande pour eux de vouloir la calmer, sans penser à entendre ce qu’elle cherche à exprimer, sans se laisser interpeller par ce qui, en elle, cherche désespérément un interlocuteur. Quand ils tentent de la calmer, ils le font avec toute la tendresse possible… mais l’ennui est qu’il faut plus l’entendre que la calmer… et comment l’entendre puisqu’elle n’a pas encore de mots ? Cela suppose une écoute du cœur où la tête reste bien démunie !

Alors, comme tout le monde, ils font pour le mieux, et même occasionnellement perdant patience !

Encore cet étrange ressenti

La vie suit son cours avec son lot de joies et de tourments. Plus ou moins forts plus ou moins dérisoires. Il faut jongler avec les emplois du temps, avec les besoins de chacun, les contraintes, les nécessités…

Heureusement, de multiples moments de grâce viennent combler Luc et Stella et semblent aussi combler Arianne qui leur offre de délicieux sourires, de merveilleux regards, des éclats de rire, des attitudes… tous les trois s’amusent de rien et se remplissent de tout.

Leur entourage se réjouit qu’Ariane les ait rejoints, qu’elle soit venue remplir leur vie… Certes elle la remplit, mais aussi parfois elle la submerge. Lui donner le sein à la demande, les couches, les pleurs, les nuits blanches, les courses, le ménage, le linge et toutes les affaires courantes à régler, plus l’activité professionnelle de Luc (heureusement Stella a pu se mettre en pause), les amis qui se manifestent, la famille qui veut la voir… ouf ! Bien sûr Luc l’aide abondamment, mais que se passe-t-il en elle ?

« J’ai l’impression de vivre un marathon permanent ! J’aimerais tellement
être plus souvent juste avec elle, que nous puissions tous les trois vivre
davantage de moments suspendus… de moments où la vie est plus forte
que ce tumulte. »

« J’aime bien l’idée de marathon permanent… ça ressemble un peu à ça !
Moi aussi je me sens frustré de ne pas passer plus de moments juste avec
vous deux. »

Contrairement aux apparences, le manque de temps n’est finalement pas la chose la plus difficile. Peut-être même permet-il de masquer un ressenti bien plus discret, et pourtant bien plus troublant : Il traine en arrière-plan un curieux sentiment au plus profond de Stella. Elle se dit en son for intérieur : 

« Je ne sais pas où j’en suis… je suis heureuse et pourtant… j’éprouve une
indéfinissable nostalgie… si je suis honnête, c’est même un effondrement !
Mais comment pourrais-je en parler et à qui ? C’est discret, mais c’est fort.
Je ne veux pas inquiéter Luc.  En plus je m’interdis d’être mal… car avec
l’arrivée d’Ariane je ne peux qu’être heureuse ! »

Luc et Stella ont déjà entendu bien des choses sur la fameuse dépression postpartum… mais il semble à Stella que ce qui se joue ici est bien plus profond que ça.

La nostalgie

Proximité exceptionnelle

Pendant la grossesse, Ariane, venait tranquillement en sa maman. Mais d’où venait-elle ? si toute fois elle venait de quelque part !

En tout cas, elles avaient ensemble une connexion spéciale, une intimité hors du commun. Elles faisaient l’expérience d’une proximité existentielle telle qu’il est si difficile d’en trouver dans notre quotidien. En effet, on ne peut être plus proches que pendant la grossesse !

Même si elle a la chance d’avoir une vie remplie d’amour (ce qui est déjà un inestimable privilège), … là c’est spécial, c’est un peu plus, c’est… ? Elle ne sait pas exactement ce que c’est.

Le sentiment de tristesse est très profond. Il arrive même à Stella de pleurer à chaudes larmes en prenant Ariane tout contre elle. Elle reste discrète à ce sujet, elle en a un peu honte… elle ne veut pas inquiéter Luc.

Il y a des gens qui ressentent des choses fortes toute une vie sans jamais pouvoir les partager. Certains même en tombent malades. Là, combien de temps tiendra-t-elle ainsi ?

Luc, qui voit bien cette ombre dans son regard, finit par l’inviter, avec toute la délicatesse possible, à partager ce qui semble la préoccuper. Bien sûr, il ne s’agit pas pour lui de chercher à l’aider, ce qui reviendrait à nier son ressenti en cherchant à le supprimer soi-disant pour l’apaiser. Il souhaite surtout la rencontrer, la découvrir un peu plus, lui offrir un espace où elle pourrait oser, où elle aurait le droit de ressentir ce qu’elle ressent, quoi que ce soit, sans jamais avoir la moindre crainte de paraître ridicule… et même, que cela soit une joie à chaque instant de la rencontrer dans ce qu’elle a de plus vrai.

Un deuil inattendu

« Il y a quelque chose qui te préoccupe !? »

« Oh, rien de grave, ça va passer. »

« Tant mieux s’il n’y a rien de grave. Mais si c’est là, c’est un peu comme
si ça nous invitait à le partager. »

« Oui mais je ne devrais pas ressentir ça ? »

« Tu ressens quelque chose qui te surprend ? »

« Oui. Je suis tellement heureuse qu’Ariane soit avec nous. Pourtant
j’éprouve une curieuse tristesse dont je n’arrive pas à identifier la source. »

« Ça te semble incongru !? »

« Je ne devrais pas éprouver ça. Ariane, ce n’est que du bonheur ! Ce n’est
pas normal. En plus je ne peux pas en parler car j’ai l’impression que ce
n’est pas juste, que c’est incohérent. »

« Tu sais, Stella, si tu le ressens ça mérite d’être pris en compte. Effectivement,
ça paraît curieux, mais si ça se manifeste, c’est que cela appelle ton attention.
Nous ne savons pas ce que c’est, mais nous pouvons avoir suffisamment confiance
en la Vie pour lui accorder qu’elle nous exprime ici quelque chose d’important. »

« Tu crois vraiment ? »

« Oui vraiment. Ose mettre ton attention sur ce ressenti… puis nous verrons bien ! »

Nouvelle rencontre à accomplir

Stella est alors soigneusement attentive à son ressenti, que désormais elle ose partager avec Luc. Celui-ci n’a aucune intention d’apaiser ce ressenti, mais juste de l’emprunter comme une voie vers ce qui appelle l’attention de Stella.

« C’est comme si je sentais la nostalgie d’une vastitude »

« Cette vastitude est comme une chose que tu as connue ? »

« Oui, je l’ai connue, mais je ne sais pas ce que c’est. Je dis ˝vastitude˝
faute d’un meilleur mot, mais cela ne veut pas dire grand-chose. »

« Je te propose de considérer cette vastitude, de ne pas essayer de la
comprendre, mais juste de lui accorder ton attention… puis nous verrons bien. »

« C’est comme une douce sensation de proximité avec Tout, avec tous.
Comme si j’avais connu cela un jour et l’avais perdu. »

« Quel en est le rapport avec Ariane ? »

« Quand Ariane était en moi, c’est comme si, grâce à notre intime proximité, je
retrouvais cela. Je n’en avais pas pris la mesure, mais c’est ça ! C’était tellement
bon, mais je ne savais pas que cela me rappelait une dimension déjà rencontrée. »

« Tu avais déjà rencontré cette dimension !? »

« Oui, absolument ! Mais je n’ai aucune idée de ce que c’est ! »

« Tu n’as aucune idée de ce que c’est, pourtant tu as la
certitude de l’avoir connue et de l’avoir perdue !? »

« C’est exactement ça ! Tu comprends pourquoi je ne peux en parler dans
un repas de famille où à la première copine que je rencontre. En plus, moi-même
je ne sais pas de quoi il s’agit. »

« C’est très touchant, car tu ne sais pas quelque chose que
pourtant tu sembles connaître ! »

« Oui, c’est plutôt bizarre ! »

« Et même c’est tellement important que de l’avoir perdu a été une blessure ! »

« Exactement. »

« Quand Ariane était en toi tu as retrouvé cela que tu connaissais
déjà. Puis quand elle est née tu l’as de nouveau perdu. »

« Oh oui, c’est exactement ça ! Et je crois que ce n’est pas un simple
vague à l’âme… c’est plutôt une sorte de désespérance absolue ! »

Stella en a les lèvres qui tremblent, les yeux humides… jusqu’à ce que de profonds sanglots viennent secouer sa respiration. Luc ne cherche pas à calmer Stella. Il l’accueille chaleureusement avec ses sanglots, car ils semblent témoigner de quelque chose de si important, qui est à la fois si vaste et si intime. Il éprouve comme un privilège que Stella ait partagé cela avec lui. Il vit aussi comme un privilège d’avoir eu l’honneur de rencontrer cet endroit de la Vie aux côtés d’elle qu’il aime plus que tout au monde.

« Merci d’avoir partagé cela ! »

Luc le lui exprime avec beaucoup de chaleur et de délicatesse, profondément touché que Stella lui ait confié une telle chose si difficile à exprimer.

« …. »

« Merci à Ariane de t’avoir permis de recontacter cela qui était si important. »

« C’est vrai qu’elle m’a aussi apporté cela ! »

« Merci à toi de l’avoir partagé avec moi. C’est comme si cela nous rapprochait
encore plus tous les trois. Je crois que moi aussi je ˝connais˝ ce dont tu parles.
Comme toi je ne sais pas ce que c’est. Je sens juste que c’est important et que
le mot vastitude n’est pas si mal pour l’évoquer, même s’il ne veut pas dire
grand-chose et se trouve bien en deçà de ce dont nous parlons. »

« En fait la naissance d’Ariane, c’est comme le deuil de cette proximité.
Ce qui fait qu’en même temps que la joie de la voir venir au monde, il y a la
tristesse de perdre cela !
Paradoxalement, venir au monde nous place dans une insoutenable
solitude. Heureusement nous avons tous les deux la chance de nous
aimer profondément et d’avoir une famille magnifique. C’est inestimable.
Pourtant cette proximité est d’une autre nature : elle va encore plus loin,
ou même vient de plus loin. L’avoir perdue est une profonde blessure.
En fait nous la recherchons désespérément ! »

Stella pousse un soupir témoignant de son apaisement, comme si une chose longtemps gardée en elle venait enfin d’être rencontrée, entendue, reconnue.

Elle en avait lu des propos sur la dépression post partum. Les conditions hormonales qui changent, la fatigue, l’enfant qui ne se comporte pas comme on l’avait imaginé, le fait que toute l’attention aille vers lui et que désormais la mère ne semble plus compter aux yeux de son entourage qui avant la naissance était aux petits soins pour elle. Tout cela fait sens, certes, mais ce qu’elle éprouvait se situait à un autre endroit dont elle n’avait jamais lu la moindre évocation.

Bien-sûr à cet endroit il n’y a rien d’objectivable. C’est même plutôt étrange. Mais c’est éprouvé, et quasi tangible. Cela ne s’explique pas vraiment, mais la paix qui en résulte, si elle ne constitue pas une preuve de quoi que ce soit, est bien réelle. Le résultat semble même plus opérant qu’avec les autres options.

Une conscience étendue

Stella et Ariane, Cathy, Petit Max… et Pietro

Ce qui vient de se passer avec Stella conduit naturellement Luc à revenir sur la magnifique aventure vécue avec p’tit Max. La tristesse que Maxou avait décelée dans le regard de sa maman Cathy (Catharina) quand elle demanda à des amis s’ils connaissaient un bon psy, l’avait conduit à une nouvelle proximité avec sa maman…

Quand Maxou lui avait évoqué cette discrète tristesse, sans chercher à l’apaiser mais juste à la rencontrer (grâce au conseil de Luc) il y eut ce magnifique dialogue quand petit Max lui demanda :

« Tu as trouvé ton psy ? »

Alors elle n’en revient pas de ces paroles dans la bouche de son fils de cinq ans.

« Tu t’intéresses aux psys ? » répond-elle étonnée.

« Non, je m’intéresse à toi ! »

… puis leur échange si délicat les conduisit à un partage exceptionnel :

« En fait, tu as raison je suis un peu triste. Ce que tu me
dis me touche profondément. »

« Alors si tu vas voir un psy tu vas voir ce qui est beau derrière la montagne ? »

(le mot « montagne » fut utilisé pour désigner ce qui nous protège de ce qu’on ne sait pas encore rencontrer.)

« Je n’avais jamais pensé que c’était si beau derrière cette montagne ! C’est
très doux quand tu en parles. Ça me donne envie d’y aller voir. Merci mon chéri.
C’est vraiment très beau tout ce que tu me dis. Ça me fait beaucoup de bien
et je me sens déjà moins triste. »

C’était d’autant plus doux qu’il s’agissait de Pietro. Deux ans après la naissance de Max, elle porta quelques semaines ce petit garçon… jusqu’à ce qu’une « fausse couche » le mit au monde très prématurément… alors il ne poussa jamais son premier cri !

« Fausse couche » mais « vrai enfant » qu’elle a porté, et avec qui une intimité était déjà née. A ce stade est-ce déjà un enfant ? Peu importe le débat à ce sujet… pour elle c’était déjà un Être inestimable et leur proximité l’était tout autant. Il se trouve que Stella entrevoit la possibilité que pour sa sœur Cathy, la proximité entre elle et Pietro était aussi grande que celle qui fut entre elle et Ariane.

Des psy reconnus comme Carl Rogers ou Abraham Maslow ont bien dit « Ce qui est le plus personnel est aussi ce qu’il y a de plus général. »*, « Être capable de voir l’universel dans et à travers le particulier, et l’éternel dans et à travers le temporel et le momentané »**. Carl Gustav Jung parla aussi d’« archétypes », c’est à dire de « types archaïques », comme fondements premiers communs à tous.
*Carl Rogers -Le développement de la personne – InterEditions-Dunod 2005 (p.22)
**Abraham Maslow –Etre humain – Eyrolles, 2006 (p.137)

Il est vrai que ces thèmes motivent particulièrement Luc et Stella. Ils ont lu et étudié à ce sujet. Cela les conduit à se demander si Cathy n’a pas vécu quelque chose d’analogue en termes d’intimité exceptionnelle : une chose qu’on connaît profondément… mais dont on ne sait rien !

Stella en a eu la nostalgie alors qu’elle a eu le bonheur de la naissance de sa fille. Si Cathy a eu cette même nostalgie alors qu’en plus elle n’a pas eu le bonheur d’avoir son bébé… cela est probablement bien douloureux dans son cœur, et effectivement ce qu’i y a derrière la montagne est très beau : il s’y trouve elle et Pietro dans une proximité existentielle connue, à laquelle il est temps d’accorder enfin toute la place qui leur revient naturellement.

Confirmation

Lors d’une rencontre Luc demanda à Cathy :

« Tu as trouvé ton psy ? »

« Non pas encore, j’hésite ! »

« C’est pour cette tristesse qui appelle ton attention ? »

« Oui, c’est vrai que je ne me suis pas vraiment remise d’avoir perdu Pietro.
C’est arrivé au tout début de ma grossesse, mais ça m’a profondément
marquée. Certes je suis triste qu’il ne soit pas là, mais j’ai confusément
le sentiment qu’il y a quelque chose de plus profond. »

« Vous étiez déjà dans une proximité exceptionnelle !? »

« Oh oui ! »

« Comme si cette intimité te touchait au plus profond de toi, à un endroit
difficile à identifier, qui vous dépasse tous les deux toi et Pietro !? »

« Oui, c’est quelque chose comme ça. Bien-sûr il y a la souffrance de ne
pas avoir le bonheur que Pietro soit avec nous, mais c’est un peu comme
si on m’avait donné le goût d’un paradis que je connais, puis que soudain
on me l’ait enlevé. Et ça c’est encore plus fort que le manque de Pietro,
qui est déjà pourtant énorme. »

« C’est un peu comme si, grâce à lui, tu avais effleuré des saveurs
de ˝paradis˝ qui ne te sont pas étrangères !? »

« Oui c’est exactement ça ! »

« Et il en résulte une grande nostalgie… comme la perte de quelque
chose que tu connais parfaitement, quand bien même tu ne sais pas ce que c’est ? »

« Oui c’est tout à fait ça ! »

Il émanait de Cathy comme une jubilation que soit mis en mots ce ressenti si difficile à exprimer, si difficile à penser clairement, et pourtant si profondément éprouvé.

« Ça me fait vraiment du bien ce que nous venons d’échanger. Etonnamment,
plus Pietro a sa place dans cette dentelle existentielle, moins il me manque…
et plus je me sens en paix. Je suis tellement reconnaissante à Maxou d’avoir
ouvert ce chemin. D’autant plus que c’est finalement Pietro son frère qui, sans
être venu au monde, nous montre plein de choses très précieuses. C’est comme
si soudain je retrouvais des racines insoupçonnées, mais essentielles. »  

« Ça me réjouit beaucoup qu’il émerge tout ça de notre échange
et surtout que ce soit un peu grâce à Maxou. »

« Je me sens tellement en paix que je pense à toutes ces femmes
qui traversent ça sans jamais être entendues ! »

« Effectivement Stella et moi avons eu l’occasion d’évoquer ça.
C’est un aspect que nous n’avons vu évoqué nulle part, et qui pourrait
sans doute soulager beaucoup de femmes. »

Chaque situation mérite d’être prise en compte avec ses spécificités et rien ne peut être systématiquement généralisé. L’attention sera avantageusement ajustée à l’expérience de chaque femme. Dans la situation de Cathy et de Stella ce point sensible était essentiel. Il importait que leurs vécus soient entendus, honorés, accompagnés avec cette délicatesse emplie d’humanité dont Luc a fait preuve.

Un tel cheminement ne se prétend pas thérapeutique au sens « guérison d’une maladie » mais peut l’être au sens étymologique de « prendre soin du sacré » (du grec « therapeutês »).

Il ne s’agit finalement que d’une simple rencontre, là où se trouve la personne accompagnée.  La simple validation de ses ressentis éprouvés et de sa dimension existentielle ont produit ici un effet exceptionnel. Des approches qui serraient surtout cognitives, analytiques, ou intellectuelles ne sauraient produire une avancée aussi rapide et aussi profonde.

Cathy et Stella

En parler simplement

Elles peuvent enfin parler de leurs expériences respectives. Cathy peut évoquer son Pietro avec qui elle a eu une proximité exceptionnelle, comme s’il faisait pleinement partie de la famille. Il ne s’agit pas d’une nostalgie pathologique qu’elle entretiendrait, mais d’un émerveillement qu’elle a le bonheur de partager. Stella, elle, ayant pleinement validé ce moment de connexion, avec cela qu’elle connaît profondément mais dont elle ne sait rien, est en mesure de la comprendre à cet endroit si subtil. Elle peut aussi évoquer son vécu sans craindre d’affecter sa sœur. Stella ose partager ce moment dont elles ont fait l’expérience :

« C’est quand même un moment exceptionnel quand on a la vie en soi »

« C’est vrai, c’est comme si soudain on se retrouvait là où est notre
juste place, là où la Vie nous attend. C’est comme si nous retrouvions
notre source intime, une sorte de ˝chez-nous˝ indéfinissable. »

« En tant que femmes, nous avons la chance de vivre une telle chose.
Cela vient toucher en nous comme le besoin d’une autre dimension qui
trouve ici une nourriture si rare. Je suis tellement heureuse que Pietro
t’ait apporté cela. Je lui en suis profondément reconnaissante. Il fait partie
de notre cheminement. Ariane peut être fière de l’avoir aussi comme cousin. »

« Il me manque bien sûr, mais je n’avais pas su jusque-là voir à quel point
nous nous étions rencontrés, à quel point il fait partie de notre famille, de
notre histoire…  à laquelle il apporte pour toujours sa contribution. Mon
Maxou lui donne toute sa place aussi. C’est vraiment pour lui un petit frère.

Et dire que je n’osais pas en parler. Non seulement il n’était pas là, mais
je l’avais effacé de nos échanges, de toutes paroles… et même de la vie !
J’avais aussi tenté d’effacer celle que j’étais, pour qui cet événement a été
si traumatisant. En effaçant ainsi l’enfant et la mère je privais sans le
savoir Max de son frère et de sa maman… croyant le préserver !

Heureusement que Luc a su lui parler, puis m’accompagner. Tout cela
s’est fait mine de rien… mais avec une telle profondeur… »

« C’est vrai je n’en reviens pas que cela puisse se faire si simplement. »

Et les hommes ?

Elles demandent presque d’une seule voix à Luc :

« Ça ne te manque pas de vivre ça, de faire l’expérience de cette dimension
si intime, si extraordinaire ? ça ne vous manque pas, à vous les hommes ? »

« Ça pour les hommes je n’en sais rien, il faudrait le leur demander.
C’est sûrement propre à chacun. En ce qui me concerne cela ne me
manque pas du tout. Mais ça ne m’empêche aucunement d’être très
sensible à l’expérience dont vous témoignez. Je la trouve très touchante,
magnifique, comme un rappel de la source, d’une connexion à la Vie
dont quelque part nous sommes tous demandeurs, que l’on en soit
conscient ou non. »

« Alors ça te manque ? »

« Non car ce n’est pas le seul moyen d’en faire l’expérience. Quand vous m’en
parlez, c’est comme si j’y étais, et cela me touche beaucoup. Ça me le fait
même sentir ! Nous bénéficions d’une sorte de résonance qui est aussi source
de partages exceptionnels, même si c’est plus discret. »

« J’ai quand même l’impression que nous, les femmes,
nous vivons un truc en plus. »

« En tout cas, vous seules pouvez prendre la mesure de votre vécu… qui n’est
probablement pas exactement le même pour toutes. En ce qui me concerne,
je me réjouis de votre expérience, mais je n’en éprouve pas le manque. »

Le besoin de transcendance

Venir au monde

Luc ajoute, à l’attention de chacune d’elle, mais aussi de Max qui est là :

« Venir au monde c’est magnifique si l’on sent que les Êtres qui nous ont engendrés
sont heureux de notre arrivée, et même en sont émerveillés. Si l’entourage l’est aussi,
c’est encore mieux. Mais il se trouve qu’il y a souvent de la peur, de la souffrance et,
même dans la meilleure des situations, cela trouble un peu l’émerveillement.

De ce fait, celui qui arrive se demande s’il n’est pas source de cette tempête du corps
et du cœur. Cela est d’autant plus délicat pour lui, que lui aussi vit quelque chose de
fort, tant au niveau de son corps naissant, que de sa psyché débutante.

Le premier progrès a été de se préoccuper du confort de la mère lors de son
accouchement, ce fut une grande avancée avec des tentatives plus ou moins
heureuses d’accouchement sans douleur !  Mais il a fallu attendre les années
60-70 pour que Frédéric Leboyer, obstétricien, envisage une naissance sans violence
et une douceur à naître pour l’enfant arrivant au monde. Frans Veldman, également
médecin, apporta déjà l’Haptonomie, afin d’offrir aux Êtres une solide assise, dès
leur conception, favorisant connivence et communication intime entre les trois
protagonistes que sont la mère, le père et l’enfant.

Le vécu de l’enfant venant au monde est aussi à prendre en compte, même s’il ne
faut pas oublier celui de ses parents. »

Venir dans quel monde ?

Cathy ne manque pas de faire remarquer :
« Ces besoins subtils sont magnifiques à considérer, mais n’oublions pas que
tout le monde n’a pas la chance d’avoir une vie paisible permettant de se poser
ce genre de questions. Pour certains les accidents de la vie sont tels que ce
genre de soucis est bien loin de ce qui les préoccupe. »

Luc acquiesce :
« Bien-sûr. Quand les circonstances sont trop éprouvantes… même si c’est
plus notre façon de les vivre qui nous mine que les circonstances elles-mêmes,
au-delà de certains seuils, aucun d’entre nous ne sait avoir la ressource intime
pour y faire face. »

« Quand Pietro et moi avons été séparés par la mort, j’ai bien cru en mourir.
Et pourtant, l’expression de cette transcendance, dans laquelle nous avons été
en contact, est venue me remplir profondément là où je n’éprouvais qu’un vide
désespérant et impartageable. D’ailleurs, merci à vous, toi, Stella et Max, d’avoir
su l’entendre et de m’avoir accompagnée. »

« Le drame événementiel que tu as vécu aurait pu occulter cette dimension
existentielle que Pietro et toi avez contactée. Il aurait pu occulter à quel point
cette rencontre à rempli ta vie… et te faire oublier de remercier Pietro pour cela. »

Être subtil sans être perché !

Luc a à cœur qu’on ne manque pas ces subtilités, mais craint souvent que celles-ci soient abordées de façon un peu « allumée » et engendrent des systèmes de croyances qui viendraient remplacer notre sensibilité. C’est tellement fréquent d’alimenter ainsi des discours bien construits, enflammés, qui occultent alors nos ressentis et nous éloignent du Réel qui appelle notre attention.

« Nous ne devons rien négliger de ces subtilités. Nous ne devons pas laisser
des pensées préfabriquées les remplacer. Privilégier ce que nous éprouvons
est bien plus important. Souvent cela nous conduit vers des socles insoupçonnés
qui attendent de nous soutenir, pourvu que nous ne les manquions pas. »

« Tu as raison, c’était essentiel d’évoquer tout ça, mais aussi de ne pas nous
éloigner de ce profond ressenti qui vient de nous toucher si intimement, qui
vient de donner à mon Pietro toute la place qui lui revient… et de rendre la
plénitude à sa maman.

En plus tout cela a permis à Max de découvrir un aspect du monde rarement
évoqué avec un enfant de 5 ans ! En même temps, nous devons à son
questionnement tous ces éclaircissements que nous avons su lui exprimer. »

Cathy contemple cet accomplissement et lance tendrement à son Maxou :

« Merci. »

Tous les quatre en ont les larmes aux yeux. Ce sont des larmes de réjouissance, comme si la Vie venait de leur offrir une caresse de plénitude attendue depuis longtemps.

Ariane… le socle existentiel

Si petite et si grande

Luc se met à rêver à voix haute :

« Comment, dès son arrivée, un Être dont la taille corporelle est insignifiante,
dont l’intellect n’est pas encore opérationnel, dont la personnalité ne s’est pas
encore construite… peut-il apporter un tel soutien à ceux qui sont déjà au monde
depuis de nombreuses années et qui ont déjà un tel bagage ?

Ceux-ci savent penser, parler, analyser, échanger, argumenter, plus ou moins
faire face au monde, ont l’air bien équipés… mais ils ont souvent perdu la
candeur qui les aurait conduits directement à ce socle. »

Finalement, on ne sait plus trop si ce sont Stella et Luc qui accompagnent Ariane dans sa venue au monde, ou si c’est Ariane qui finalise la naissance existentielle de ses parents.

Une aventure qui peut se lire dans tous les sens, où tout le monde contribue à l’émergence de tout le monde.

Depuis la nuit des temps

« On ne peut ici s’empêcher de penser à tous ceux qui nous ont précédés, qui ont vécu
sans doute de telles choses… et sûrement bien d’autres encore. Nous leur devons notre
capacité à penser, parler, communiquer, à exister, et à nous rencontrer.

Nous semblons si éloignés les uns des autres dans la vastitude de ce monde, dans l’espace
de notre planète, mais aussi à travers le temps de son évolution ! Que de distances, mais
aussi que de proximités !

Des ressentis analogues emplissent le cœur de chacun d’entre nous, bien plus que nous
ne le croyons. Il est vrai qu’en fonction de ce à quoi nous sommes confrontés nous n’en
faisons pas tous le même usage, ni les mêmes constructions. Mais il se trouve que ces
différences concernent la surface, et non la profondeur.

La profondeur, elle, est archétypale : une sorte de socle archaïque sur lequel notre
humanité s’est construite, sur lequel la conscience qui nous caractérise tente au mieux
de se déployer dans ce qu’elle a de plus généreux. Le chemin peut sembler long et
chaotique, parfois vraiment manquer de grâce… mais il se fait.

Stella, pour toi et moi, la naissance de notre fille, c’est alors aussi un peu une
prolongation de la naissance du monde. »

Cela invite Luc, les larmes aux yeux, à adresser un mot à toute cette humanité qui l’a précédé et qui l’a conduit jusqu’à Ariane, ou qui a conduit Ariane et Stella jusqu’à lui :

« Merci !… Finalement, avoir un enfant est-ce ˝donner la Vie˝ ou ˝recevoir la Vie˝ ?
Sans doute les deux !
 »

Pour ceux qui ont aimé ce texte,
il y aura une douceur supplémentaire
à découvrir ou réentendre
cette chanson de Mannick :
« Berceuse pour un enfant à naître »

La maman : Stella
Le papa : Luciano
L’enfant : Ariane
La sœur de Stella (mère de Max) : Catharina dite Cathy avait vécu une fausse couche (elle a perdu Pietro) quand Max avait 3 ans (d’où sa tristesse et sa quête de « psy »).

À propos de
l'auteur

Thierry Tournebise

Thierry Tournebise est psychopraticien, formateur et fondateur de la maïeusthésie. Auteur de plusieurs ouvrages et articles, il transmet depuis plusieurs décennies une approche humaniste de l’écoute, de la communication et de l’accompagnement psychologique.