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Le cognitif, c’est l’intellect, la pensée le raisonnement, la réflexion, le relationnel.
L’expérientiel, c’est ce qui est vécu hors du cognitif, ce qui est éprouvé intimement sans représentions mentales, et même hors de la sensorialité habituelle.

Cognitif et expérientiel – image générée par ChatGPT

Dans un accompagnement psychologique, le rationnel et le subtil dansent souvent ensemble sur la musique de la Vie. Celle-ci est une musique expérientielle, souvent inouïe pour les « oreilles cognitives » de l’intellect, bien développées grâce à de longues formations ou de longues études.

Dans notre culture actuelle, les « oreilles expérientielles » restent discrètes. Elles sont souvent insuffisantes pour percevoir cette mélodie inouïe de la pertinence et de l’accomplissement au sein d’un accompagnement. Ces « oreilles expérientielles », le praticien les acquiert souvent plus dans son parcours clinique que dans ses études. En maïeusthésie, nous leur accordons une grande importance dès le départ. Alors que le cognitif permet au praticien d’analyser les problèmes, l’expérientiel le rend capable d’accompagner les Êtres en attente de rencontres, de reconnaissance, de déploiements. L’un permet d’analyser, exprimer, partager ; l’autre permet de rencontrer, réhabiliter, rejoindre.

Sans le cognitif pas de mots ni de représentations. Sans l’expérientiel, le cognitif n’est plus qu’un froid collecteur de données et un simple calculateur. L’ensemble des deux, produit un phénomène d’exception qui transcende la rationalité : il conduit là où la psyché est attendue, il rejoint une finalité qui appelle grâce à l’invitation que représente le symptôme… le phénomène éprouvé devient partageable ! Il en résulte un apaisement signifiant et durable.

3e colloque de maïeusthésie 
Sur ce thème, il se tiendra du 1er au 5 juin 2026 à Saint Antoine l’Abbaye en Isère 
Inscription (places limitées). Tous les détails sur le site dédié  (réservé aux personnes au moins stagiaires)

Danser avec la Vie

Il se joue une musique inouïe (non entendue)

Telle une musique sans notes, l’expérientiel n’est pas audible aux oreilles cognitives. Le cognitif va même souvent la nier, la rejeter, s’en méfier. Au fond, on ne peut pas lui en vouloir, car c’est grâce à cette prudence que la science a pu faire des pas de géants hors des croyances, et nous rendre tant de services. Hélas libre du « croire en un quelque chose », elle a parfois basculé dans le « croire en rien »… qui est aussi une croyance ! Or un vrai scientifique est hors des croyances, prêt à vérifier les intuitions grâce à des expériences rigoureuses.

La totale liberté dans la Vie apparaît quand le chercheur est libre de toute croyance (même du « croire en rien ») et qu’il est ouvert à la vastitude des possibles… ne fermant aucune voie potentielle.

Quand l’expérientiel se manifeste, le cognitif est bien en peine de l’appréhender, car celui-ci n’est pas objectivable. Même quand on le devine, le cognitif n’a pas les moyens d’en faire une claire représentation, mais il en fait de magnifiques approximations. Sans son aide, la conscience ne bénéficierait que de discours « perchés », dont la rationalité ne pourrait que se méfier. Avec tant de justesses éparpillées, déformées, interprétées, niées ou idéalisées, l’expérientiel peine à se partager. Lors des échanges, la conscience ne peut ainsi se nourrir que de quelques miettes de Vie, souvent rendues insipides par excès de rationalisation, ou même par excès d’idéalisation.

Voyons alors comment le cognitif (logique, rationalité, mental, intellect) et l’expérientiel (intuition, sensibilité, vécu indicible… et même éprouvé non pensable), peuvent harmonieusement danser ensemble dans un festival de saveurs profitables à la conscience.

L’attractif besoin de sens

Le besoin de sens est un irrépressible besoin de comprendre. Un magnifique moteur de notre intellect, source de l’élan de recherche qui habite les Êtres depuis l’aube de l’humanité. La psychologie positive le nomme « besoin eudémonique ».

Nous lui devons la science d’aujourd’hui. Mais auparavant, ce besoin de sens a conduit à des explications pseudo-rationnelles donnant l’impression de comprendre l’Existence. Cela fait si longtemps que les Hommes s’interrogent sur le monde qui les entoure !

Nous sourions parfois des croyances de nos lointains ancêtres, mais ce besoin de sens a toujours été à l’œuvre. Quand quelque chose vient troubler notre équilibre… vient le fameux « pourquoi ça ? ». La pluie ou la sécheresse, la présence ou l’absence de gibier, l’abondance ou la pénurie de récoltes, la santé ou la maladie, la vie ou la mort… quel en est le sens ?

A propos des troubles psychologiques, il arrive que des spécialistes de la psyché viennent nous assurer que c’est à cause « de notre enfance », à cause « de nos parents », à cause « de notre famille », à cause « de tel ou tel trauma »… le phénomène « besoin de sens » y est si prononcé que certains psys, lucides à ce sujet, diront avec humour qu’en psychopathologie, il y a les « névroses », les « psychoses » et … les « stacoses » (c’est à cause).

Concernant l’expérientiel, cet irrépressible besoin de sens, qui est un magnifique moteur, est bien en peine. L’acharnement cognitif peut nous conduire à prendre des vessies pour des lanternes. Le cognitif est prêt à tout, pourvu qu’il y ait du sens (même à ruser hors de toute rigueur) !

Face à l’expérientiel, si le cognitif œuvre seul, soit il rejette totalement les vécus qu’il estime saugrenus, soit il leur attribue des causes erronées, voire farfelues. Cependant, s’il n’y a que l’expérientiel à l’œuvre, la conscience ne dispose d’aucun mot pour partager son essence, d’aucune pensée pour la représenter. Alors, dans le meilleur des cas, elle gardera tout ça pour elle… mais souffrira de solitude. Afin d’y remédier, le cognitif trouvera parfois des explications « perchées ». Dans une parodie de logique, il fabriquera des causes artificielles, juste parce qu’il peine à rendre compte du vécu expérientiel et qu’il doit nourrir son besoin de sens.

Pourtant la richesse de l’un est pleinement au service de la subtilité de l’autre. Le défi est d’aboutir à une harmonieuse coopération du cognitif et de l’expérientiel.

Les invitations du vide

Cet « irrépressible besoin de sens » tend à compenser les « trous cognitifs ». Il tentera de combler ces vides de sens avec des explications, mais celles-ci ne feront souvent que masquer ces insupportables béances*. Pourtant, on peut aussi voir que chacun de ces vides est surtout une invitation à réajuster son attention.

*Un peu comme les neurones visuels viennent compenser la tâche aveugle au centre de notre rétine, afin de pas laisser de vide dans ce que nous voyons… mais cela reste tout de même un point aveugle, encore plus discret que nos vides cognitifs.

Poser l’attention sur ces vides permet d’entrevoir un autre champ des possibles. Un chemin vers une dimension se révèle alors, invisible aux « yeux » du cognitif et inaudible à ses « oreilles ».

Ces vides conduisent à une sorte d’« état modifié de conscience » qui permet de découvrir un expérientiel indicible, et même non pensable. « Etat modifié de conscience » ? La mise en mots de ce phénomène mériterait bien mieux… mais le cognitif fait ce qu’il peut ! En fait la conscience ne se modifie pas : « elle est » et se révèle simplement ! C’est plutôt l’intellect (le cognitif) qui se met en veille (en veilleuse) pour laisser un libre champ d’expression à la conscience. C’est donc plutôt un « état modifié d’intellect » !

L’intellect (cognitif) est alors au service de la conscience, ne tente pas de s’y substituer. Il se laisse inspirer par l’expérientiel pour accroître sa capacité à en rendre compte, en évitant les grossières distorsions « perchées » qui se contenteraient de quelques univers « spirituo-cartoonesques ».

C’est ainsi qu’avec un peu de subtilité, l’intellect et l’expérientiel peuvent « danser ensemble », s’étayant réciproquement sur le rythme de la Vie.

Dansons la « cœurégraphie »

Cognitif et expérientiel… voici un drôle de couple. Sa grâce vient de la complémentarité de leurs contributions.

Le cognitif

Culturellement, chez nous, l’intellect conduit souvent la danse. Le principe serait-il masculin (structure) ? : Une rationalité qui calcule, une réflexion qui conduit à une cohérence accrue ? Voici un bel élan de constituer un socle stable et fiable sur lequel poser son existence, telle une tentative de sécurité et de développement.

Penser, concevoir, imaginer ! Que de réalisations magnifiques ! Il n’y a qu’à lire « Sapiens » de Yuval Noha Harari pour découvrir comment, après avoir désigné verbalement les objets qui l’entourent, l’Humain a fini par nommer aussi ce qu’il imaginait. Cela permit à Sapiens de fédérer plus de monde et de mieux assurer sa survie.

Toujours ingénieux, trouvant sans cesse des moyens d’être plus efficace, Homo-Sapiens fit de cette compétence un atout majeur le conduisant à bâtir des villes, des cités, des royaumes, des empires… Mais à voir trop grand, le pouvoir se mêlant à cette dynamique cognitive industrielle et économique, cela conduisit à de nombreuses chutes de civilisations.

Il semble qu’ici, la danse ne soit pas tellement cœurégaphique mais intellographique. Même si l’on omet d’évoquer les dérives de pouvoir (si dévastatrices), le cognitif ne peut œuvrer seul sans s’exposer à une sorte de dessèchement, particulièrement en soumission à des règles admises par le plus grand nombre. II se produit alors une perte d’humanité où l’existence, paradoxalement, se vide de sens… alors que le cognitif y déborde d’explications.

L’expérientiel

L’expérientiel (le vécu, l’éprouvé) constitue un autre versant de ce qui nous anime. Garant de ce rythme musical si discret, il permet au cognitif qui tient tant à guider de ne pas se perdre. Le principe serait-il féminin (sensibilité, déploiement) ?

Face au vide de sens, quel que soit ce qu’on parvient à expliquer rationnellement, il reste un manque indicible. Alors, nous aspirons à plus de plénitude… sans trop savoir de quoi il s’agit.

Intuitions de vastitude, de profondeur ou d’élévation (est-ce en bas ou en haut ?), il s’agit, en fait, de l’expérience d’une « autre dimension »… à peine effleurée, c’est la dimension existentielle.

Cette dimension n’est pas « hors de ce monde », elle ne fait simplement pas partie de ce que nos sens physiques sont en mesure de capter, ni de ce que notre intellect sait habituellement se représenter. Cela est pourtant intimement éprouvé, comme faisant partie intégrante du cheminement de notre humanité. Si nous en sommes privés, nous en restons affamés. Heureusement, le cognitif peut se laisser « apprivoiser » par cette vastitude pour finalement aussi en tenir compte.

Le mot « expériencer » est habituellement réservé pour évoquer le vécu de ceux qui ont fait une expérience de mort imminente. Certains y vivent un éprouvé hors du commun qui ne peut ni se penser, ni se dire, mais qui est subtilement traversé. Cet épisode mystérieux semble mettre en lumière quelque chose qui fait simplement partie de notre vie, et même de « la Vie ». Nul besoin de psychotropes, ni de mort imminente ou de désordre psychique, pour le contacter. Même si ces expériences semblent plus évanescentes dans le quotidien ordinaire, on y trouve  de nombreuses intuitions de cette vastitude, de concernement avec « plus étendu que Soi », une proximité de la conscience avec un « je ne sais quoi » qui la touche et qui peut la combler.

L’expérientiel fait aussi partie de notre quotidien. Hélas, c’est trop souvent le cognitif, qui mène la danse ! Il le fait alors avec une énergie surdimensionnée qui éteint la grâce des pas existentiels, masque l’expérientiel, transforme la « cœurégraphie » en simple « ergographie » (mesure de l’énergie et du travail) : il ne reste plus alors que des mouvement efficaces… mais sans âme !

Ainsi, ce n’est plus de la danse : le cognitif ne fait que s’agiter frénétiquement dans un espoir de cohérence, poursuivant quelques objectifs chimériques… qui finalement n’aboutissent pas. C’est un peu comme un rendez-vous manqué entre le technicien et l’artiste. L’un sans l’autre, impossible de manifester la moindre grâce à l’attention de ce public d’Humains… qui en est pourtant si demandeur !

La psyché et son « corps de ballet »

Une « scène » sans espace

Les protagonistes vont danser. Ils vont le faire dans un « espace » dédié à ce bal, qui est plutôt une sorte de ballet. Quand la musique de la Vie joue sa mélodie, riche de son rythme subtil, le cognitif et l’expérientiel pourront , ensemble, guider les pas des Êtres qui y interagissent .

Un espace ? Il ne s’agit pas d’un espace ordinaire. Le cognitif et l’expérientiel guident les pas des danseurs sur une scène en utopie (hors espace) avec des arabesques dont l’esthétique ne peut se représenter mentalement, ni se dessiner… que seul le cœur sait, expérientiellement, percevoir. Les yeux d’un technicien compétant, mais uniquement cognitif, ne sauraient l’appréhender, aussi expert soit-il. C’est pour lui un apprentissage subtil qui lui permettra progressivement et modestement de s’en approcher.

En chacun de nous, ce ballet compte de nombreux « artistes » en mouvement. Dans la psyché nous trouverons « tous ceux que nous avons été », « tous ceux dont nous sommes issus » et même « l’humanité en vastitude depuis la nuit des temps ». Tous font partie de ce ballet existentiel, même si certains y sont moins visibles que d’autres…. Et même, au-delà de cette Humanité, tout  le vivant, et sans doute plus encore.

Parfois (ou souvent) quelques accidents font que la danse ne semble pas très harmonieuse. La grâce se cherche par de multiples chemins au sein de cette mouvante assemblée… qui est en perpétuel apprentissage.

Chaque membre espère souvent en être une étoile plus brillante que les autres alors que cela ne se peut dans un mouvement de concurrence. Le véritable éclat ne viendra que d’une harmonieuse coopération humble et généreuse.

Une « durée » atemporelle

Ce rythme inouï est étonnamment hors du temps (en uchronie). Voici donc une « cœurégraphie » pour un ballet dont les pas se dansent hors de l’espace, sur une musique qui se joue hors du temps ! Retrouverait-on ici le fameux « Tao », que Lao Tseu décrit comme une « musique sans notes » ou une « image sans contours », mais qui est source de tout ? Ou bien s’agirait-il de l’Un de Plotin, qui n’existe pas car sa nature n’est pas d’exister, mais qui est source de tout !? Que de penseurs ont si justement tenté d’énoncer l’indicible et même le non pensable !

Le cognitif, qui ne sait penser que de façon spatio-temporelle, parviendra-t-il à suivre sa partenaire expérientielle dans cette uchrotopie (un Réel hors temps et hors espace)* ?

Tentera-t-il de reprendre le lead ? Mais avec cette musique qu’il n’entend pas, peut-il même encore danser… et guider qui que ce soit ? C’est aussi à lui de se laisser guider.

*Voir la publication d’avril 2018 « La réalité, les vérités, le Réel »

Cela fait partie de l’apprentissage : découvrir comment produire ensemble une œuvre qui soit un hommage à la Source qui les a mis au monde. Qui les a mis au monde… ? Ou qui s’est divisée en éléments qui tentent de se retrouver et de danser ensemble en une cœurégraphie retrouvée.

Des protagonistes en interaction archétypale

Les archétypes sont des « types archaïques », c’est-à-dire des « structures dynamiques invariantes » que nous retrouvons partout, qui soutiennent chaque existence.

Le cognitif et l’expérientiel, grâce à la réflexion et à la sensibilité, guident les pas de nombreux protagonistes œuvrant au mieux dans ce ballet uchrotopique.

Nos danseurs de la psyché sont donc en interactions archétypales et leurs mouvements se produiront selon certains chemins qui ne dépendent pas de leur volonté. Ces mouvements dépendent juste de la possibilité de présence et de rencontre de chaque « danseur » sur cette scène, ainsi que de la priorité qu’il accorde au cognitif ou à l’expérientiel. Nous assistons alors à différents déplacements et à différents types de pas :

– Ils se rapprochent (communicants) ou s’éloignent (relationnels). Ainsi, ils se connectent, ou se déconnectent et se relient.

– Ils se déploient voluptueusement dans l’espace quand le contexte le permet.

– Quand ils ne peuvent se déployer, ils changent de costumes ou de masques, afin de tenter de nouvelles interactions (évolution du Moi ou de la personnalité quand le Soi n’est pas suffisamment disponible).

– Ces interactions peuvent se révéler être une heureuse coopération favorisant de fructueuses rencontres… ou bien tourner court en confits désespérés, menant à une escalade de protections… parfois même à une escalade de type « armements », quand la douleur fait perdre pied.

Ce ballet existentiel est donc parfois calme, même jusqu’à l’immobilité à certains moments. D’autre fois il est agité, jusqu’à être tumultueux, débordant d’énergie. Il peut occuper la scène dans la discrétion, dans la douceur, mais aussi dans l’agitation, parfois même dans la violence quand le cognitif ne sait plus quoi faire.

Ce ballet peut prendre bien des aspects en fonction de la nature et du nombre de « danseurs », en fonction des horizons auxquels ceux-ci appartiennent. C’est tout simplement le mouvement de la Vie en accomplissement qui se joue depuis la nuit des temps, et dont chacun de nous est en même temps acteur et spectateur.

Trois horizons existentiels

L’assemblée de ceux qu’on a été (biographie)

Depuis notre conception jusqu’à ce jour… ça fait déjà pas mal de monde ! Chacun de ceux que nous avons été a eu un vécu qui lui est propre, dans chaque circonstance où il s’est trouvé. A supposer que notre conception doive être prise en compte, ainsi que notre prénatal et notre naissance, car nous n’en avons pas de souvenirs cognitivement accessibles. Il arrive pourtant que des patients accèdent à de telles zones de leur existence de façon expérientielle. Même si la plupart du temps cela n’est pas objectivable, le vécu éprouvé en est ressenti, et quand il est pris en compte il en résulte des apaisements (qui eux sont objectivables).

Même dans des périodes de vie plus récentes, là où notre système cognitif est opérationnel, le vécu n’est que partiellement accessible par la mémoire. En effet, celle-ci est sans cesse remasterisée au fur et à mesure des évènements. Les souvenirs de nos vécus sont parfois minimisés, relativisés, ou au contraire dramatisés et même parfois instrumentalisés pour justifier un présent inconfortable (besoin de sens à tout prix). Donc ils ne sont pas vraiment fiables.

Seul celui que nous étions connaît la vraie nature et la vraie dimension de son éprouvé. En psychologie de la pertinence, et en particulier en maïeusthésie, une thérapie consiste donc à « rencontrer » celui que nous étions et à le lui demander ce qu’il ressent, plutôt que de tenter de se le remémorer. Il en émerge une information qui certes n’est pas objectivable non plus ! Mais l’expérience clinique montre qu’elle produit de bien meilleurs aboutissements pour la thérapie. Cela est très important, car il arrive parfois que celui que nous étions revendique un vécu qui se révèle être le contraire de ce que la mémoire nous proposait.

Voici donc l’assemblée de tous ceux que nous avons été, qui se trouvent sur cette scène en train d’œuvrer sur la musique de la Vie. Le ballet se déroule selon les mouvements archétypaux de proximité ou de distance, de connexions ou de protections et de liens, de déploiements authentiques ou de costumes sociaux.

Dans toute cette assemblée il s’en trouve parfois certains qui ont traversé un vécu expérientiel hors du commun : un déploiement soudain, dans une vastitude dont la douceur et la bienveillance les a délicieusement accompagnés vers « ce ’’Qui’’ ils sont » dans « ’’Ce’’ qui est ». Un vécu expérientiel pour lequel les mots, et même les représentations mentales, manquent initialement. Si bien que faute de moyens cognitifs pour le partager, ce vécu sera le plus souvent gardé secret, alors qu’il aurait pu constituer une ressource majeure. Le cognitif devra apprivoiser l’usage de métaphores pour tenter de le partager… mais celles-ci resteront le plus souvent « inouïes » aux oreilles de ceux qui n’ont rien vécu d’analogue. Il arrive toutefois que cela puisse en réveiller l’intuition, d’autant plus que cela correspond à des constitutions archétypales profondes.

Tout ce « peuple de Soi », en interactions directes ou discrètes, contribue à ce ballet intime et grandiose. Mais il n’est pas seul, car l’horizon va encore plus loin.

L’assemblée de ses ascendants (racines)

S’il y a l’horizon de tous ceux que nous avons été, il y a aussi, au-delà de cet horizon, un socle porteur : tous ceux dont nous sommes issus. Une assemblée bien plus vaste, dont chacun est aussi constitué de tous ceux qu’il été !

Ce socle porteur est plus ou moins solide, plus ou moins fragile en fonction des vécus qui s’y trouvent. Mais, quels que soient les faits traversés par eux, ils devront trouver leur place en humanité… car c’est là que se trouvent nos racines. Sans elles, nous risquons de rester secs et existentiellement affamés.

Certains faits ont été transmis par la parole et sont disponibles dans la mémoire, mais la majorité des éprouvés restent cognitivement inconnus. Pourtant ils conduisent le pas de celui que nous sommes aujourd’hui. Pas tant en termes de conséquences qu’en termes de mémorial : aucune personne ne doit être oublié sur cette scène de la vie où nous sommes censés savoir danser ensemble en harmonie. A cette fin, maintes manifestations (symptômes) nous invitent à ne manquer personne (et à ne manquer de personne). Cela trouble nos pas ! En dépit de notre quête de confort, cela nous conduit auprès de ceux qui, suite à des vécus éprouvants, ont été écarté de ce ballet existentiel (par survie). La finalité est alors de retrouver l’intégrité de ce corps de ballet, en réhabilitant l’humanité de tous ceux qui en ont été écartés, et en les réintégrant.

En psy on nomme cette nouvelle assemblée « intergénérationnelle » pour les proches parents, et « transgénérationnelle » pour les aïeux lointains.

Nous y trouvons les racines nourricières qui abreuvent notre existence actuelle. S’en débarrasser est une fausse bonne idée, même quand celles-ci sont très compliquées ou très sombres. Se retrouver « hors sol » peut être dommageable. Mais cette réintégration ne peut s’envisager qu’en ayant retrouvé une acuité suffisante pour clairement distinguer entre les faits et les Êtres.

Quand l’harmonie devient ici suffisante, un nouvel horizon est considéré. Ces racines elles-mêmes plongent dans quelque chose de plus vaste encore. Peut-être même y trouvons-nous la source de cette musique invitant à la cœurégraphie !

L’assemblée lointaine (vastitude)

Que peut-il y avoir de plus que « tous ceux que nous avons été » et « tous ceux dont nous sommes issus » ? Eh bien il y a « ce dans quoi nous baignons tous », c’est-à-dire « l’Humanité », « la Vie », « la Nature », la « Conscience », « le Monde », pour ne pas dire « l’Univers » (même si ça fait un peu grand !). Ce « milieu qui nous entoure » ! Comme chacun le sait (ou ne le sait pas), « le milieu est autour », il est ce dans quoi nous baignons, en même temps qu’il est ce qui est entre chacun de nous (donc aussi central). Il nous sépare, mais aussi nous relie ! Une vastitude assez indéfinissable au cœur de laquelle plongent nos racines.

Nous y trouvons l’histoire de l’humanité (nos très, très lointains ancêtres), et celle de tout le Vivant.

La musique de la Vie semble conduire un ballet bien plus vaste qu’on ne l’imaginait. Le magnifique outil qu’est le cognitif fait partie de l’évolution de cette danse contemporaine, où tous ces Êtres se côtoient en contemporanéité. Ils y sont en quête d’une cœurégraphie aussi harmonieuse que possible. Même s’il s’y produit quelques faux pas, l’apprentissage se fait progressivement entre le cognitif et l’expérientiel. Ils tentent de s’apprivoiser vers cette harmonie tant espérée.

Des pans entiers de l’humanité ont été abandonnés du fait de l’horreur de ce que les Êtres y ont traversé. Il faudra tellement d’acuité pour parvenir à distinguer clairement entre « l’horreur de ces faits » et « la grâce inestimable » qui constitue les Êtres de cette humanité.

C’est sans doute tout l’enjeu de ce vaste ballet contemporain : que chacun y trouve sa juste place en contributeur d’harmonie globale.

Même si souvent l’urgence invite à prendre soin de ceux que nous avons été en première instance, puis de ceux dont nous sommes issus… tous ces « autres » ne doivent pas être oubliés s’ils émergent. Il arrive que les manifestations présentes (symptômes) y invitent directement. Bien sûr, il ne s’agit surtout pas de les chercher à tout prix. Il s’agit simplement de ne pas les manquer quand elles se présentent.

Nous pourrions nous en tenir là, mais quelques VIP méritent une attention particulière.

Plus quelques VIP (very important person)

Le corps et sa psyché

Voici le corps dans sa subtile matérialité. Le cognitif a su le disséquer et l’analyser pour finalement trouver de belles façons d’en prendre soin (ne manquons pas d’honorer cela avec gratitude). Hélas parfois perdu dans les performances esthétiques, sportives ou intellectuelles, voire économiques, il arrive aussi au cognitif de l’instrumentaliser et d’y produire quelques dommages.

La zone existentielle de Soi, en attente de subtilités, aura au contraire tendance à diaboliser le corps, comme si c’était à cause de lui qu’elle ne pouvait se déployer suffisamment. Elle le considère souvent comme un boulet. Elle rêve d’une sorte de félicité, où elle serait libre de lui, nageant délicieusement dans l’expérientiel.

Cette matérialité que représente le corps a cependant aussi une dimension psychique. Il a des éprouvés qui ne sont pas toujours ceux de l’Être. Les Grecs avaient deux mots distincts pour désigner cette subtilité : « Psukhê » pour le corps (souffle, âme animale), « Noos » pour l’esprit (souffle, âme spirituelle).

Si nous traduisons cela dans notre langage contemporain, nous remarquons qu’il arrive que le corps ait un éprouvé et que la psyché en ait un autre. Mais nous peinons avec les mots car « psyché » (Psukhê) chez nous désigne le Soi (l’âme spirituelle des Grecs ?). Nous n’avons pas de mot pour désigner ce qui anime le corps. Pierre Teilhard de Chardin, paléontologue, nous met peut-être sur la voie en nommant deux espaces différents : la biosphère où évolue le vivant biologique (le Corps et sa Psukhê) et la noosphère où évolue le vivant spirituel (l’Être, le Soi, l’Âme, le Noos).

Le fait que le corps puisse avoir des éprouvés différents de ceux de l’Être peut surprendre. Dans une version simplifiée, un bon repas apaise l’Être gastronome, mais martyrise un peu le corps qui souffre lors de sa digestion. Plus subtilement, lors d’un trauma, l’Être peut trouver une façon de se mettre à l’abri en se déconnectant grâce à une ressource réconfortante, alors que le corps subit de plein fouet (et seul) ce qui lui arrive*.

*exemple du cas de Hervé dans mon ouvrage « Au cœur de la psychothérapie » (EFF). Dans son enfance, Hervé a subi des abus. Il se déconnectait pour survivre. Son corps, en plus de la souffrance de ce qu’il subissait, souffrait alors de son absence. Les deux douleurs se révélèrent d’importance équivalente pour le corps.

Le Corps est sans doute le grand oublié de la psychothérapie*. Ses ressentis propres n’y sont jamais abordés, seul le vécu existentiel du Soi est pris en compte. Pour tenir compte de l’entièreté de la psyché, on pourrait traduire le fameux Corps/Esprit par « esprit (Psuckê)/Esprit (Noos) » (sans que la première minuscule ne soit invalidante). N’oublions pas de considérer ces deux pôles expérientiels pour favoriser l’intégrité du danseur existentiel.

-Vous pouvez lire à ce sujet la publication de janvier 2013 « Le corps comme interlocuteur – une partie oubliée de la psyché ».

Les ressources abritées

Tout le travail d’un praticien pour prendre soin des zones blessées de la psyché est magnifique. Pourtant il n’y a pas que les zones blessées qui ont été mises à l’écart et qui nécessitent des retrouvailles.

Il arrive aussi que, lors de circonstances bouleversantes, le plus inestimable de Soi soit mis à l’abri de la tempête sans en avoir été altéré. Pendant que « tout le reste » se débrouille à y faire face, ce « bout de Soi », parfaitement abrité en lieu sûr, peut continuer à exister sans tourment. Quand le signal (symptôme) nous y conduit, il ne s’agit plus de valider son éprouvé douloureux, mais plutôt d’honorer cette grâce qui le constitue, cette ressource inestimable qu’il représente et qui a été préservée depuis tout ce temps.

Ainsi, cet Être de Soi est instantanément une ressource, souvent en bien meilleur état que le patient lui-même. Dans ce type de situation, par exemple une patiente ayant retrouvé l’enfant qu’elle était, cette dernière lui donnait la main… mais se trouvait plus grande que l’adulte d’aujourd’hui et la sécurisait.

Ce cas de figure n’est pas si fréquent, mais il doit être pris en compte quand il se présente. C’est toujours un grand moment de réjouissance, qui se diffuse dans l’entièreté du Soi. Un souffle nouveau, retrouvé souvent avec étonnement, ramène un sourire oublié, et fait que la musique de la vie mérite à nouveau d’être dansée.

Et aussi d’exceptionnels moments de grâce

Il arrive qu’au cours de son existence, le patient ait vécu des expériences hors du commun, indicibles et non pensables. De tels épisodes, aussi fantastiques soient-ils, restent le plus souvent secrets, car il n’y a personne pour entendre un phénomène aussi étrange. Vastitude, sentiment de connecter la Totalité, expérience d’une Harmonie absolue, d’une proximité profonde avec le Vivant… Cela est touchant, vertigineux. Particulièrement quand cela se produit très jeune car le monde des adultes, censé être sécurisant, semble si fragile… et aveugle à tout cela !

Quand, devenu adulte, le cognitif aura considéré ce vécu comme trop improbable, de tels épisodes seront souvent mis de côté, même oubliés. Cet épisode expérientiel voit alors sa grâce s’éteindre face à l’exigence d’une rationalité qui ne peut cohabiter avec ce qui n’est pas objectivable. Retrouver un tel moment en séance réhabilite soudain toute une mélodie existentielle, dont l’expérience avait été éteinte pour se conformer à l’entourage, et à l’usage.

Et même le futur

Dans cette assemblée atemporelle nous trouvons étonnamment aussi le futur : un peu comme si celui qu’on aura à être faisait partie du ballet existentiel. Rejoindre cette sorte de devenir « déjà là » fait partie de l’aventure. Même s’il n’existe que de façon potentielle, il est un peu comme une finalité à atteindre… « veillant même sur nous », en ce sens où il guide nos pas vers notre justesse intime à accomplir, s’ajustant en permanence selon les « évènements » qui surviennent. Il y a en même temps une « finalité à atteindre » et de « continuels ajustements ».

Ce futur participe d’une certaine façon à la cohésion de l’ensemble cœurégraphique, telle une ressource nous tractant vers lui. Porté vers celui qu’on a à être, le mouvement s’accomplit dans un dédale d’élans et de retenues, d’intuitions et de désillusions.

Que cela soit profondément réel ou juste imaginaire n’est pas la question, car il n’y a rien d’objectivable à cet endroit. S’agit-il seulement d’intuition ? Dans le doute, quand cela se présente, il s’agit juste de ne pas le dénigrer et d’en goûter la présence atemporelle. Il est certain qu’« oser devenir celui qu’on à être » est parfois entravé par une peur de ne pas correspondre à ce qui est attendu de nous par les autres. Pour s’en protéger, c’est un peu comme si la psyché présente se clivait de la psyché future.

Le cognitif s’y sent perdu, l’expérientiel y montre le chemin. Si l’on est accompagné par un praticien, celui-ci est censé être en alliance avec cette dimension expérientielle qui, telle une boussole, indique une direction qui échappe souvent au cognitif.

Il s’agit de se laisser porter par un flux en accomplissement. Le praticien aura-t-il une « oreille » assez subtile pour percevoir « l’inouïe sonorité » de cette musique existentielle qui mène la danse ?

Le praticien « maïeusthésicien »

Sa posture

La formation apportant un savoir théorique est pour le praticien un passage essentiel. Mais c’est très insuffisant, en ce sens où sa posture prime sur son savoir en ce qui concerne l’efficience de ses services.

La posture c’est :

-son attitude ;
-là où va son attention ;
-la nature de son intention.

Au-delà de la délicatesse et de la bienveillance, qui doivent toujours faire partie de sa base quelle que soit l’approche, cette posture sera très différente selon que le praticien s’appuie uniquement sur la psychopathologie (identifier et corriger des dysfonctionnements), uniquement vers la psychologie de la santé (identifier et mobiliser des ressources), ou uniquement vers la psychologie de la pertinence (identifier et faciliter des justesses à l’œuvre dans la psyché). En fait, les trois approches peuvent se compléter et coopérer, si elles ne sont pas exclusives, et bénéficier d’une posture la plus juste possible.

La posture fera que le praticien sera plus ou moins sensible à l’inouï qui se joue au cœur de la psyché de son patient. Cet inouï sera d’autant plus audible qu’il sera sensible à la psychologie de la pertinence. Son attention sera alors tournée prioritairement vers les Êtres et vers les justesses en cours d’accomplissement. Son intention sera d’accompagner ces justesses à l’œuvre, d’en être le facilitateur.

Pour cela, il sera en alliance avec ce qui appelle l’attention de son patient en vue de recevoir reconnaissance et considération (zones qui furent clivées de la psyché pour se protéger d’elles), ou en vue de se déployer (zones non révélées en attente d’exister), ou encore en vue d’apporter sa richesse à la totalité du Soi (zones ressources mises à l’écart pour les protéger)… cela sur toute l’étendue de la scène (biographique, inter et transgénérationnelle, transpersonnelle).

Ce n’est surtout pas le praticien qui écrit la musique de la Vie (il n’en est aucunement le compositeur). Il ne fait qu’en suivre la mélodie afin de guider les pas de la cœurégraphie en mouvement. Le praticien en maïeusthésie se trouve alors être une sorte de « maïeusthésicien » sensible à l’harmonie de l’inouï.

Son verbe

Il sera sensible à la qualité des mots qu’il prononce. Il sait que certains sont plus justes que d’autres. Les mots, dans une langue, sont porteurs de la façon dont tout un peuple s’est exprimé durant de nombreux siècles. Tant par le sens qu’en donne le dictionnaire que par leur construction étymologique qui y inclut la pensée des prédécesseurs. Par exemple « considération » vient de « co-siderus » : être ensemble des étoiles en constellation. Chaque mot porte en lui un bagage bien plus riche que sa simple définition. Quand il est juste, il crée une sorte de résonance au cœur de la psyché, comme s’il y était inconsciemment reconnu (indépendamment des savoirs intellectuels).

Chaque langue a sa propre richesse. « Sadness » (« tristesse » en anglais) vient de « sad, saturation » indiquant que l’on est trop plein de tout (joies et peines du monde), il n’y a pas l’équivalent en français. « Understand » (« comprendre » en anglais) contient under-stand « se tenir en dessous » et indique une posture d’humilité. Comprendre en français (Co-prende – prendre ensemble) devient « verstehen » en allemand qui contient ver-stehen « se tenir droit devant, faire face » et indique une affirmation de Soi. Aucune langue ne dit mieux que l’autre, elles ne disent simplement pas tout à fait la même chose, chacune optant pour un des aspects de la perception du monde (complémentaires les uns des autres).

Le « maïeusthésicien » sera particulièrement attentif à la musique verbale qu’il joue afin de ne pas créer de dissonances dans le chœur existentiel qui s’exprime chez son patient.

Son paralangage

La musique verbale est une chose, mais son interprétation en est une autre. Peut-être avez-vous déjà remarqué combien les mêmes notes de musique, selon l’interprète, peuvent sembler purement techniques et sans âme, ou pleinement habitées, vivantes et touchantes ? Il en va de même pour la parole. Il y a les mots… mais il y a aussi le « non verbal » (paralangage), qui les accompagne.

Le rôle de ce paralangage est tel que de mauvais mots avec une bonne intonation sont plus porteurs que de bons mots avec une mauvaise intonation. Donc l’expertise linguistique ne fait pas tout… loin de là !

Le choix des mots sera avantageusement accompagné d’une posture qui va engendrer un non verbal de qualité (car celui-ci ne se décrète pas par la simple volonté). Celui-ci témoignera alors de l’attention et de l’intention du praticien et encouragera le patient à emprunter le chemin qui s’offre à lui, ce chemin au cœur de sa psyché, là où une reconnaissance est attendue.

Il y a les mots avec le paralangage, mais il y a aussi les expressions. Demander au patient « qu’est-ce qui vous empêche ? » ne produit pas le même effet que de lui demander « qu’est-ce qui vous retient ? ».*

*Voir les nombreux exemples dans la publication de mars 2023 : « Quand le patient ne peut pas – ce n’est jamais une résistance » (possible-source-de-blocage-du-patient).

Le « maïeusthésicien » apprendra à jouer de son instrument verbal au cours de son expérience clinique. Il n’en sera probablement jamais un expert absolu, mais il tendra vers la plus grande justesse possible, toujours en recherche de celle-ci, mais en douceur, progressivement et sans acharnement.

Le formateur de « maïeusthésiciens »

Sensibiliser à l’inouï

Former un praticien en maïeusthésie, c’est aussi le sensibiliser à l’inouï. C’est faire faire l’apprentissage de cette cœurégraphie qui se danse sur une musique sans notes, entraînant des mouvements archétypaux… sur une scène sans espace. Une scène aussi atemporelle où se retrouvent en contemporanéité beaucoup de monde (biographie, transgénérationnel, transpersonnel).

Il ne s’agit pas que d’enseigner des techniques ou du savoir, mais aussi d’accompagner l’apprentissage d’une posture, d’une tournure d’esprit, d’une sensibilité expérientielle… en évitant soigneusement les discours « perchés ». Le praticien pourra y devenir progressivement de plus sensible aux pertinences à l’œuvre et les accompagner dans leur accomplissement.

Sensibiliser à la posture

Former un praticien en maïeusthésie, c’est aussi consolider son « socle postural », celui d’où part son non verbal. C’est lui permettre d’approcher la posture qui offrira un espace suffisamment sécurisant pour que son patient ose aller vers ce qui appelle en lui .Un espace où, en tant que praticien, il ose lui-même se trouver pour que le patient ose l’y rejoindre.

Il ne dira jamais « va là-bas où se trouve un endroit de ta psyché qui attend d’être rencontré ». Il y sera déjà, en proximité et en connivence, et invitera juste le patient à l’y rejoindre*. Il ne s’y trouve pas déjà parce qu’il aurait une sorte de don spécial de divination… il s’y trouve déjà car cela a été exprimé par le patient à travers la manifestation qu’il a évoquée (symptôme) et toutes le nuances qui ont suivi.

*Lire à ce sujet la publication de septembre 2016 « Emplacement subjectif du praticien – connivence et alliance thérapeutique ».

A chaque pas il saura éprouver une dose d’émerveillement !* Tel un sésame ouvrant chaque porte, l’émerveillement tranquille du praticien au seuil de chaque découverte la rend accessible et même motivante pour le patient.

*Lire la publication de février 2017 « Réjouissance thérapeutique ».

Expériencer les structures archétypales

Former un praticien en maïeusthésie, c’est aussi le sensibiliser à la nature archétypale de la psyché, à ses structures invariantes soutenant une multitude de manifestations différentes. Le nouveau praticien les découvrira à travers des ateliers, où deux étudiants (l’un praticien et l’autre patient) mettent en œuvre une séance. Que ce soit en tant que patient (évoquant son propre vécu) ou en tant que praticien (accompagnant), chacun y « touchera » la subtilité par le ressenti.

Le futur praticien découvrira ces fonctionnements archétypaux, ou les revisitera, dans les différents niveaux de formation. En particulier dans le niveau III, concernant la posture (emplacement, attention et intention). Pour les plus expérimentés, ce sera dans les sessions APP (Ajustement et Perfectionnement de la Pratique), où plusieurs situations qu’il a rencontrées en séance seront revisitées en groupe avec cette même subtilité.

L’idée n’est pas tant l’accumulation de savoir que la découverte expérientielle des entretiens, tout en nuances. La confiance en la pertinence des phénomènes qui se manifestent dans la psyché doit un peu s’apprivoiser, car nous sommes surtout habitués à faire la chasse aux dysfonctionnements pour y remédier. Alors il n’est pas spontané de se laisser toucher par des justesses en accomplissement et de simplement les accompagner. Hélas l’émerveillement n’est pas une habitude culturelle. Pour qu’il puisse se manifester naturellement (sans être ridiculement simulé), cela demande de la part du formateur de praticiens une capacité à le faire goûter à maintes reprises, à en mettre l’expérience en relief au cours des ateliers et des exemples.

Sans oublier les nécessaires connaissances cognitives, tout l’art de la formation consiste à sensibiliser à l’expérientiel.

Honorer la liberté de la Vie

L’inouï enfin entendu

Avec ces formations, de nombreux praticiens savent mieux entendre l’inouï. Chacun sait que sa compétence se développera au cours de son expérience et ne peut se trouver être complètement aboutie avec une simple formation, aussi juste et complète soit-elle.

Ce débutant devra oser la rencontre avec la Vie. Les rassurantes théories passent alors, en arrière-plan, pour offrir de plus en plus de place au vécu expérientiel. Il peut en résulter une légère ivresse, faisant oublier le cognitif. Toutefois, même s’il s’agit d’un état modifié (de conscience ou d’intellect) il ne s’agit pas pour autant de basculer dans des discours éthérés. L’expérientiel, même s’il n’est pas objectivable, reste de l’ordre du vécu éprouvé, et non de rêves élaborés pour rassurer.

L’invitation est ici d’expérimenter cette inouïe mélodie de pertinence, qui mène les mouvements existentiels. Cette « cœurégraphie » met en scène de multiples protagonistes, dont la systémie harmonise l’ensemble.

La « Cœurégraphie » enfin dansée

Tel un maître de ballet ,responsable de l’intégrité stylistique de l’ensemble d’une œuvre d’Opéra, le praticien accompagnera le pas de ces protagonistes hésitants. L’harmonie globale (de la psyché) s’accomplit sur cette musique inouïe, discrètement rythmée par le battement de tous ces cœurs. Le praticien ne fait que souligner la cohérence d’une œuvre de Vie dont il n’est aucunement l’auteur, mais dont l’harmonie se révèle sous ses yeux émerveillés. D’autant plus émerveillés que cette harmonie se trouve en résonance intime avec ce qui l’habite profondément. La Vie est partout car plus c’est intime, plus c’est général. Ce qui  se joue pour une personne, joue en même temps pour plus de monde dans les zones archétypales.

Le Cognitif et l’Expérientiel en retrouvailles

Le cognitif se méfie souvent de l’expérientiel, qui n’est pas objectivable. L’expérientiel se méfie souvent du cognitif, qui tend à l’étriquer, à l’amputer de son essentiel. Pourtant, l’expérientiel, sans aucun cognitif, manquerait de moyens d’expression et se partagerait difficilement (ou même pas du tout). Quant au cognitif, sans au moins un peu d’expérientiel, il ne bénéficierait, ni d’intuitions, ni d’inspirations. Il butterait sur des limites indépassables.

Le formateur de praticien devra œuvrer avec les deux, alternant ses explications structurées avec des ateliers riches en éprouvés, dont la verbalisation ne peut totalement rendre compte.

La folie au secours de la raison

A vouloir tout comprendre, la raison se sature d’explications. Au point qu’il ne reste plus de place pour quelque nouveauté que ce soit. On y est « serti » de « certitudes » : le système devient clos. Cet encombrement entrave les nouvelles découvertes. Heureusement la folie vient à son secours. Etymologiquement, la folie vient de « fol » qui signifie « vide ». Elle est paradoxalement source de nouvelle capacité (contenance accrue). Elle permet d’oser un « délire », étymologiquement intéressant aussi, car il signifie « sortie du sillon » c’est-à-dire de la limite, vers de nouveaux horizons.

La folie permet un regard différent. Le philosophe Erasme l’a parfaitement évoqué dans son ouvrage « Eloge de la folie », où la folie prend  elle-même la parole pour défendre son utilité : De cet angle de vue inattendu peuvent émerger de belles surprises. Folles aux yeux des « raisonnables », ces nouveautés rouvrent le champ d’investigation. Sans être de l’expérientiel pour autant, ce regard peut être source de révélations. Il est vrai que l’expérientiel est souvent confondu avec la folie ! Mais alors que « folie » signifie « vide », « l’expérientiel » lui est « plénitude ».

Accompagner la complétude et le déploiement

Former un praticien en maïeusthésie, c’est rendre l’étudiant capable d’accompagner la complétude (réhabilitation, remédiation), autant que le déploiement (devenir qui l’on a à être) de celui qu’il accompagne.

Le déploiement, c’est aller jusqu’à occuper toute la scène, sans pour autant n’empiéter sur qui que ce soit. Chacun des protagonistes de la psyché est voué à une telle expansion dans la « Totalité », sans qu’aucun ne soit démuni de son propre espace. Cela conduit à une individuation accomplie, dans une sorte de « chez-nous d’humanité ». Il est géométriquement très difficile pour le cognitif de se représenter ce phénomène, pourtant naturel à l’expérientiel. En effet, il s’accomplit hors espace et hors temps.

La remédiation c’est remettre en contact ce qui a été clivé, en suivant les élans du cœur qui tendent à restaurer la complétude de la psyché. La pulsion de Vie œuvre en ce sens grâce aux symptômes (mémorial), qui sont comme des invitations à ces retrouvailles. L’acuité y est essentielle, afin de clairement distinguer entre les drames qui se sont produits et les Êtres qui les ont vécus, car ce sont les Êtres que l’on réintègre, pas les événements. Quant à la « mémoire » des faits, source de réactions de survie, elle s’en trouve simultanément réajustée, sans qu’il n’y ait à s’en préoccuper.

Il importe que le formateur ait bien intégré que l’Être (le Soi) se déploie alors que le cognitif (la raison, et même le Moi) se développe. La dimension expérientielle « ’’Est’’ tout simplement », alors que le cognitif, lui, doit accroître ses compétences, développer ses outils de compréhension et d’analyse, s’approprier un langage.

Le vide, quand il se manifeste, met souvent le cognitif en difficulté. Il est pourtant comme une porte vers cet expérientiel. Même s’il convient de ne pas masquer cette porte par des compensations afin de ne pas entraver les opportunités d’émergences, celui qui l’éprouve fait comme il peut, car l’inconfort ne permet pas toujours de saisir cette opportunité. L’étudiant praticien devra se familiariser avec un grand respect de cela, grâce à la pédagogie subtile du formateur.

Cognitif et expérientiel en coopération

Selon les priorités de chacun ce sera soit le cognitif, soit l’expérientiel qui sera le plus attractif. Le cognitif rassure par sa logique, sa rationalité (nous lui devons toutes les avancées de la science). L’expérientiel, lui, est plus aléatoire mais procure une promesse de plénitude (nous lui devons les intuitions, la créativité, un peu comme si l’on « touchait » l’âme du monde). Les artistes et les poètes tentent de réconcilier les deux : sans le cognitif, ils n’ont pas les compétences requises, sans l’expérientiel leurs interprétations n’ont pas d’âme.

C’est pourquoi j’ai déroulé ce texte avec la métaphore de la cœurégraphie, de la musique sans notes, du maître de ballet garant de la cohésion de l’œuvre existentielle, dont pourtant il n’est pas l’auteur. Métaphore d’un ballet d’opéra qui se joue sur une scène atemporelle, où tout est en mouvement et en contemporanéité… où pour être « l’Etoile que l’on est sans le savoir » il convient de jouer la coopération plus que la concurrence.

Juste accompagner des pertinences à l’œuvre !

Dans ce cheminement, d’un côté le cognitif nous préserve d’avoir un discours planant dans une gélatine pseudo spirituelle, d’un autre côté l’expérientiel nous préserve d’une rationalité étriquée qui condamnerait les ouvertures vers le champ des possibles.

Dans cette réconciliation, je souhaite une bonne route aux formateurs et aux praticiens qu’ils auront formés… ainsi qu’à ceux qui bénéficieront de leurs services.

Thierry TOURNEBISE

 NB. Exceptionnellement, j’ai choisi de ne quasiment pas mettre de bibliographie dans ce texte

Colloque de maïeusthésie 2026

Le 3e colloque de maïeusthésie se tiendra du 1er au 5 juin 2026 à Saint Antoine l’Abbaye en Isère, dans un cadre magnifique. Colloque 2026 destiné aux stagiaires, praticiens et formateurs de praticiens en maïeusthésie. Le thème sera justement cette année « Cognitif et expérientiel – Intrication de la pensée et de la vastitude – Enrichir l’étendue subtile de sa compétence de praticien » (Inscriptions réservées  aux personnes au moins stagiaires).

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l'auteur

Thierry Tournebise

Thierry Tournebise est psychopraticien, formateur et fondateur de la maïeusthésie. Auteur de plusieurs ouvrages et articles, il transmet depuis plusieurs décennies une approche humaniste de l’écoute, de la communication et de l’accompagnement psychologique.